Conférence nationale de 1990 : Jacques EDJROKINTO dévoile les coulisses des « acteurs silencieux » de la démocratie béninoise
Conférence nationale de 1990 : Jacques EDJROKINTO dévoile les coulisses des « acteurs silencieux » de la démocratie béninoise
Invité au micro du blogueur Charlemagne GBOFOU dans le cadre de la série « Les acteurs silencieux de la démocratie », Jacques Fitzgerald Edjrokinto a livré un témoignage dense, émouvant et parfois inédit sur les coulisses de la Conférence nationale des Forces vives de la Nation de février 1990, considérée comme l’acte fondateur du renouveau démocratique au Bénin.
Économiste de formation et actuel directeur du Centre d’éducation à distance du PNF, Jacques Edjrokinto affirme avoir été l’un de ces nombreux « acteurs silencieux » ayant contribué, dans l’ombre, à la réussite de cette transition politique historique qui allait marquer durablement le Bénin et inspirer plusieurs pays africains.
« Nous étions plus de 400 dans la salle »
Dès l’entame de son intervention, Jacques Edjrokinto rappelle que la Conférence nationale ne fut pas seulement l’œuvre des grandes figures politiques connues du grand public.
« Nous étions plus de 400 dans la salle », souligne-t-il, insistant sur le fait que de nombreux participants, après avoir joué un rôle essentiel dans les débats et les compromis, sont restés dans l’anonymat.
Selon lui, certains ont bénéficié d’opportunités après les assises nationales, tandis que d’autres ont volontairement refusé des postes ou des avantages. Beaucoup, en revanche, n’ont jamais été reconnus à la hauteur de leur engagement.
Hommage appuyé à Monseigneur Isidore de Souza
L’ancien responsable du Mouvement Feu Nouveau rend un hommage particulier à Isidore de Souza, qu’il considère comme l’une des figures majeures de la Conférence nationale.
« En dehors du chef de l’État, le président Mathieu Kérékou, Monseigneur Isidore de Souza a joué un rôle déterminant », affirme-t-il.
Jacques Edjrokinto révèle avoir travaillé aux côtés du prélat avant, pendant et après la conférence. Il décrit un homme doté d’un immense charisme, d’une grande sagesse et d’une capacité exceptionnelle à gérer les tensions politiques dans un contexte particulièrement délicat.
Il raconte également les séances de travail nocturnes menées avec plusieurs jeunes catholiques engagés afin de préparer les positions que les chrétiens catholiques allaient défendre durant les assises nationales.
Du Mouvement Feu Nouveau à la Conférence nationale
À l’époque des événements, Jacques Edjrokinto représentait les jeunes chrétiens catholiques au sein du Mouvement Feu Nouveau. À ce titre, il participait déjà aux réflexions préparatoires de la Conférence nationale.
Initialement retenu pour représenter officiellement les jeunes catholiques lors des assises, il explique avoir finalement cédé sa place à un autre membre du mouvement à la suite d’opportunités professionnelles apparues à la dernière minute.
Mais le destin allait rapidement le rattraper.
Quelques jours avant l’ouverture de la Conférence nationale, chaque ministère devait désigner deux cadres pour représenter l’administration publique. Alors jeune cadre au ministère de l’Industrie et de l’Économie, Jacques Edjrokinto voit ses collègues proposer spontanément sa candidature.
Face à plusieurs directeurs généraux et hauts responsables également candidats, il est finalement plébiscité dès le premier tour par les agents du ministère.
« Les jeunes cadres ont insisté pour que je sois leur représentant », raconte-t-il avec émotion.
Une première expérience marquante
Jacques Edjrokinto évoque avec nostalgie cette période où il ne disposait que d’une moto pour ses déplacements. Sa désignation à la Conférence nationale lui permit, pour la première fois de sa carrière, de bénéficier d’un véhicule administratif avec chauffeur.
Un souvenir resté gravé dans sa mémoire.
« On m’a mis à disposition une Renault 12 », se rappelle-t-il avec sourire, ajoutant qu’il avait préféré conduire lui-même le véhicule durant toute la période des travaux.
Un acteur discret des travaux techniques
Au-delà de sa participation aux débats, Jacques Edjrokinto affirme avoir contribué activement aux travaux techniques et à la rédaction des documents issus des différentes commissions.
Déjà engagé dans la défense des consommateurs et de l’environnement humain à travers une association créée en 1989, il était connu pour ses qualités rédactionnelles.
Il explique ainsi avoir intégré plusieurs cercles de réflexion chargés de préparer des propositions sur les questions économiques, juridiques et sociales.
« Tous ces documents ont porté ma pensée, ma réflexion et ma plume », affirme-t-il.
Chaque soir, après les séances plénières, plusieurs participants se retrouvaient pour poursuivre les travaux jusque tard dans la nuit afin de rédiger les recommandations destinées à encadrer la transition politique.
Une place au Présidium… finalement abandonnée
Jacques Edjrokinto révèle également avoir été proposé pour intégrer le Présidium de la Conférence nationale, organe stratégique chargé de conduire les travaux.
Mais alors qu’il semblait bénéficier d’un large soutien, un aîné lui aurait demandé de retirer sa candidature au profit d’un autre responsable plus âgé.
Par respect pour ses aînés et pour préserver l’unité du groupe, il décide finalement de se désister.
« Je n’ai jamais regretté ce choix », affirme-t-il, tout en reconnaissant que cette décision l’a probablement maintenu parmi les « acteurs silencieux » de cette période historique.
Les peurs et tensions des assises nationales
Derrière l’image consensuelle que retient aujourd’hui l’histoire, Jacques Edjrokinto rappelle que la Conférence nationale s’est tenue dans un climat de forte tension et d’incertitude.
Selon lui, plusieurs participants vivaient dans la peur d’un possible échec ou d’une réaction brutale du régime en place.
Il raconte même qu’un proche appartenant à la garde rapprochée du pouvoir lui recommandait régulièrement de rester prêt à quitter les lieux à tout moment si la situation dégénérait.
« Il y avait la peur dans nos viscères », confie-t-il.
Le soutien discret à Nicéphore Soglo
Jacques Edjrokinto révèle également les discussions discrètes qui entourèrent le choix de Nicéphore Soglo comme personnalité appelée à conduire la transition politique.
Selon lui, plusieurs acteurs catholiques et membres de la société civile soutenaient déjà l’idée de voir cet expert de la Banque mondiale jouer un rôle majeur dans la nouvelle gouvernance du pays.
Il se souvient notamment des débats et des échanges ayant précédé l’acceptation par Nicéphore Soglo de cette responsabilité historique.
« Il faut publier et afficher les noms de tous les participants »
Revenant sur le thème central des « acteurs silencieux », Jacques Edjrokinto plaide pour un véritable devoir de mémoire autour de la Conférence nationale de 1990.
Il regrette que plusieurs artisans de cette transition démocratique soient restés dans l’oubli malgré les risques pris à l’époque.
Il appelle ainsi à la publication officielle de la liste complète des participants à la Conférence nationale afin que les générations futures puissent connaître tous ceux qui ont contribué à l’avènement de la démocratie béninoise.
Selon lui, il serait également judicieux de réaliser une grande affiche commémorative regroupant les noms et les visages des participants à cette conférence historique, en guise de reconnaissance nationale envers ces hommes et femmes qui ont contribué, parfois au péril de leur sécurité, à l’instauration de la démocratie au Bénin.
« Ce sont des hommes et des femmes qui ont pris des risques pour le pays », insiste-t-il.
Plus de trois décennies après les événements, Jacques Edjrokinto estime que le Bénin doit préserver et transmettre cette mémoire collective, symbole du dialogue, du consensus et de la paix qui ont permis au pays de réussir sa transition démocratique.
Intégralité de l'interview : https://www.youtube.com/watch?

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